Les collisions entre cétacés et navires
Une collision, c’est le choc entre un navire et un animal marin de grande taille. C’est aujourd’hui l’une des premières causes de mortalité connues pour les grands cétacés — et l’une des plus mal mesurées.

L’ampleur du phénomène
Au moins 75 espèces marines sont concernées par les collisions avec les navires : des cétacés, mais aussi des tortues marines, des siréniens, des pinnipèdes, des requins — dont le requin-baleine — et des poissons comme le poisson-lune (Schoeman et al., 2020). Pour les grands cétacés, les collisions représentent une des premières causes de mortalité.
Ces dernières décennies, leur nombre n’a cessé d’augmenter : il y a de plus en plus de navires, plus larges et plus rapides. La problématique est centrale depuis de nombreuses années mais fait face à un manque cruel de données pour estimer de manière globale l’effet des collisions sur les espèces (Winkler et al., 2020).
Pourquoi les collisions sont si difficiles à compter
Estimer le nombre de collisions, et donc leur impact réel sur les populations, est difficile pour plusieurs raisons (Ritter et Panigada, 2019). Les animaux concernés sont rares, souvent éloignés des côtes, et leur distribution change au cours du temps.
Les collisions elles-mêmes sont sous-déclarées, quand elles sont déclarées (Pirotta et al., 2019) : la plupart sont tout simplement invisibles. Un grand navire ne ressent pas le choc ; de nuit ou par mauvaise mer, personne ne le voit.
Après une collision, l’animal coule le plus souvent, est consommé par les charognards ou dérive au large sans être retrouvé. Il arrive qu’il soit transporté sur le bulbe d’étrave jusqu’au port, mais ces cas restent rares. Une faible proportion dérive jusqu’à la côte : si l’animal s’échoue frais, la collision peut parfois être identifiée comme cause de la mort — le plus souvent, l’état de la carcasse ne permet plus de conclure (Peltier et al., 2019).
C’est cette difficulté qui justifie notre approche : à défaut de pouvoir compter les collisions, nous estimons la probabilité qu’elles se produisent.
Les conséquences pour les animaux
Les collisions ne sont pas systématiquement mortelles. La létalité dépend surtout de la taille et de la vitesse du navire : une étude menée dans les eaux américaines montre que réduire la vitesse diminue le risque d’issue fatale pour toutes les tailles de navires, mais que l’effet est le plus net en dessous de 108 mètres — au-delà, le choc reste très souvent mortel quelle que soit la vitesse (Garrison et al., 2025).
On distingue les conséquences directes — les effets immédiats de la collision —, les conséquences à long terme, avec une diminution de la condition physique de l’animal au cours du temps, et les conséquences sur les populations. Les animaux subissent des blessures qui peuvent être mortelles au moment de l’impact ou plusieurs jours, semaines, voire mois après la collision.
Les navires concernés
Qu’ils soient à moteur ou à voiles, tous les types de navires sont impliqués. Les plus fréquemment en cause dans des collisions avec des cétacés sont les ferries, les voiliers, les navires à passagers, les yachts à moteur, les bateaux de whale watching, les navires de la marine, les porte-conteneurs et les cargos (Schoeman et al., 2020). Les dégâts peuvent être majeurs et parfois irréversibles pour les navires eux-mêmes.
Et la course au large ?
La course au large cumule plusieurs facteurs de risque : des vitesses de pointe qui dépassent trente nœuds sur les bateaux à foils, une navigation continue de jour comme de nuit, un équipage réduit — parfois un seul marin — qui ne peut pas assurer une veille permanente, et des routes qui traversent des zones hauturières peu fréquentées, donc mal documentées.
C’est pour ces raisons que Share The Ocean en fait son démonstrateur : le risque y est concentré, il est modélisable, et les organisateurs disposent d’un levier direct — le tracé des parcours.
Ce qui existe comme réponse
À l’heure actuelle, le routage et la diminution de la vitesse des navires semblent être les mesures les plus efficaces pour diminuer le nombre et la létalité des collisions. L’efficacité des dispositifs technologiques fondés sur l’infrarouge ou sur des effaroucheurs acoustiques n’a pour le moment pas été démontrée : elle dépend de l’espèce, de la zone géographique, et de la volonté comme de la capacité des usagers à suivre les mesures. Ces méthodes restent complémentaires et permettront à terme de réduire l’impact des collisions sur la mégafaune marine.
Au niveau international, la Commission baleinière internationale tient une base de données mondiale des collisions et s’est dotée en 2023 d’un panel d’experts sur les collisions avec les navires, dont Auriane Virgili est membre.
Références
Garrison, L. P., Lisi, N. E., Gahm, M., Patterson, E. M., Blondin, H. et Good, C. P. (2025). The effects of vessel speed and size on the lethality of strikes of large whales in U.S. waters. Frontiers in Marine Science, 11, 1467387. doi.org/10.3389/fmars.2024.1467387
Peltier, H., Beaufils, A., Cesarini, C., Dabin, W., Dars, C., Demaret, F., Dhermain, F., Dorémus, G., Labach, H., Van Canneyt, O. et Spitz, J. (2019). Monitoring of marine mammal strandings along French coasts reveals the importance of ship strikes on large cetaceans: a challenge for the European Marine Strategy Framework Directive. Frontiers in Marine Science, 6, 486. doi.org/10.3389/fmars.2019.00486
Pirotta, V., Grech, A., Jonsen, I. D., Laurance, W. F. et Harcourt, R. G. (2019). Consequences of global shipping traffic for marine giants. Frontiers in Ecology and the Environment, 17(1), 39–47. doi.org/10.1002/fee.1987
Ritter, F. et Panigada, S. (2019). Collisions of vessels with cetaceans — the underestimated threat. Elsevier, 531–547. doi.org/10.1016/B978-0-12-805052-1.00026-7
Schoeman, R. P., Patterson-Abrolat, C. et Plön, S. (2020). A global review of vessel collisions with marine animals. Frontiers in Marine Science, 7, 292. doi.org/10.3389/fmars.2020.00292
Winkler, C. et al. (2020). Global numbers of ship strikes: an assessment of collisions between vessels and cetaceans using available data in the IWC Ship Strike Database. Rapport IWC/68B/SC HIM09, comité scientifique de la Commission baleinière internationale.